Interview exclusive : La Peugeot 601 Eclipse de Marcel Pagnol (1/2)

Qui ne connaît pas Marcel Pagnol (1895-1974), écrivain, dramaturge, metteur en scène de pièces de théâtre, cinéaste et producteur français ? Natif d’Aubagne, cet autodidacte réalisa la fameuse trilogie Marius (film de 1931), Fanny (film de 1932), César (film de 1936). Cette série mettait en avant les relations intergénérationnelles parsemées de difficultés et de joies. Les films Fanny et César ne furent espacés que de 4 ans, mais dans la narration, de deux décennies. Pour la dernière scène, les voitures présentes devaient refléter ce décalage dans le temps. Fanny, rôle joué par Orane Demazis (1894-1991), roulait en Citroën Traction Avant 7B cabriolet. Marius, rôle joué par Pierre Fresnay (1897-1975), roulait avec celle d’un client, une Peugeot 601 cabriolet. Au total, il fit plus d’une vingtaine de films jusqu’en 1954. Et son amour pour les Peugeot 601 ne se démentit pas : Marcel Pagnol était le propriétaire d’une Peugeot 601 Eclipse conçue par le trio Émile Darl’mat, Georges Paulin et Marcel Pourtout. Cette automobile fut utilisée dans le film Le Schpountz, le rôle principal, Irénée Fabre, étant joué par Fernandel (1903-1971). Cette voiture existe toujours et fait l’objet, aujourd’hui, d’un ambitieux projet de restauration. ABSOLUTELY CARS vous fait découvrir cette formidable voiture qui a pour objectif d’être exposée dans le futur Musée Marcel Pagnol !

La Peugeot 601, le haut de gamme de Peugeot signée Henri Thomas

La Peugeot 601 fut présentée au public lors du Salon de l’automobile de Paris d’octobre 1934. Signée par Henri Thomas, sa structure est conçue avec des longerons caissonnés (tubulaires) en tôle d’acier embouties, ainsi qu’une structure partiellement en bois. Elle offre deux empattements différents (2 980 mm pour la Peugeot 601 « Normale » et 3 200 mm pour la Peugeot 601 « Longue ») et quatre carrosseries (berline, coach décapotable, roadster, limousine « familiale », coach sport et coach profilé). Mais elle marque surtout le retour de Peugeot aux moteurs 6 cylindres. Ainsi nous trouvons, sous son capot, un bloc-moteur 6 cylindres (culasse en fonte) en ligne à carburateur solex 2.1L (2150cm3) de 60ch en position longitudinale avant. Il est accouplé à une boîte de vitesse manuelle 3 rapports (+ marche arrière). Le système de freinage est assuré par des tambours (à câbles) avec servofrein. Le comportement routier passe par une direction à vis, un train avant à roues indépendantes et arrières rigide à amortisseurs hydrauliques. Sa vitesse de pointe est entre 105 km/h et 110km/h selon le poids de la carrosserie qui se situe entre 1180kg et 1400kg. Symbole du haut de gamme de Peugeot, elle fut produite à 3999 exemplaires.

La Peugeot 601 bénéficia également d’une déclinaison « Eclipse ». Elles se démarquent par leur design aérodynamique et leur ligne dite « ponton ». Confiés par Emile Darl’mat, concessionnaire Peugeot sur la rue de l’Université à Paris, au « styliste » Georges Paulin et au carrosserier Marcel Pourtout, ces exemplaires bénéficiaient d’un système d’hard-top électrique imaginé et breveté par Georges Paulin. Il existe également des Peugeot 301 et des Peugeot 401 « Eclipse ». La production confondue des trois gammes représenta 100 exemplaires environ. Jean-Pierre Peugeot acheta le brevet Eclipse en 1935 et la nouvelle Peugeot 402 Eclipse fut présentée au Salon de l’automobile de Paris d’octobre 1935, puis fabriquée à Sochaux.

Hubert Auran et Arnaud Lagadec : « La Peugeot 601 Eclipse de Marcel Pagnol ira aux Fonds de dotations Marcel Pagnol »

Vous êtes actuellement le propriétaire de ce monument cinématographique et automobile : la Peugeot 601 Eclipse du film « Le Schpountz » (1938) ayant appartenu à Marcel Pagnol. Il l’a acquis en 1935. Lors de la Seconde Guerre mondiale, cette voiture fut cachée dans la grange du Château de la Buzine, également propriété de Marcel Pagnol. Ce château fut notamment réquisitionné par l’Armée allemande avant d’être occupé par des Francs-tireurs partisans, puis l’Armée française avant d’héberger des réfugiés portugais sinistrés du Port de Marseille. Durant tout ce temps, la Peugeot 601 du Schpountz était là, oubliée de tous. Pouvez-vous nous dire comment avez-vous connu cette voiture ? Votre première rencontre ?

Hubert Auran : J’en ai connu l’existence que lorsque j’étais au Château de la Buzine. Je ne l’avais jamais vu et elle était sous du fourrage, dans un grenier à foin. J’y ai également rencontré Marius Broquier, un ami d’enfance de Marcel Pagnol. Il m’a dit qu’il y avait des tonnes et des tonnes de foin dessus, car elle avait été cachée en 1939 pour que les Allemands ne requestionnent pas la voiture. Il y avait que très peu de monde qui le savait. Lui-même, il n’avait vu qu’un petit coin de carrosserie ! Il m’a invité à déjeuner avec la famille Pagnol. Marcel Pagnol était là. Pour moi, Marcel Pagnol, c’était une divinité ! Je n’osai même pas lui parler, car j’étais impressionné ! J’ai très vite sympathisé avec lui et il m’a dit : « La voiture est au château. Il faut que tu ailles la chercher. Je t’en fais cadeau » ! C’était en avril 1974. Je ne suis pas allé chercher la voiture tout de suite et j’ai mis deux ou trois ans avant d’aller la récupérer. Hélas, Marcel Pagnol était mort. Je suis donc allé voir la sœur de Marcel Pagnol qui habitait au château, accompagné de Marius. Heureusement, elle savait que Marcel Pagnol avait donné la voiture et qu’elle avait le nom écrit sur un bout de papier dans le buffet de la cuisine. Marius a confirmé mon identité. On a donc décidé que je pouvais aller la chercher. On est descendu à deux avec un camion. On n’avait pas grand chose, car on pensait qu’il suffisait juste d’enlever le foin. Mais quand on a commencé à la dégager, on a découvert qu’il n’y avait plus de roues, ni rien ! On s’est demandé comment on allait la charger sur le camion ! On a mis deux jours pour la déplacer et on l’a chargé comme on a pu, ce qui n’était pas évident à l’époque, car le camion que j’avais, on l’avait équipé en porte-voiture, mais c’était juste un petit camion de paysan avec un plateau. On s’est accroché aux poutres du hangar pour soulever la voiture et y glisser le camion dessous. En repartant, on est passé devant le château et je l’ai photographié sur le camion. Elle était exactement dans l’état d’aujourd’hui. Il lui manquait des panneaux en tôle d’aluminium comme le capot, mais aussi le moteur… La voiture a été complètement pillée à l’issue de la guerre. Cette voiture est de 1935 et on roulait très peu à l’époque. De ce fait, elle devait avoir que très peu de kilomètres. Le moteur a été donc démonté tant bien que mal (et plus mal que bien pour être vendu), car il pouvait être mis sur d’autres voitures. Le train-arrière a aussi disparu, sans doute pour servir de remorque.

A l’époque, vous avez déjà le projet de la restaurer.

Hubert Auran : A l’époque, on trouvait encore des pièces de Peugeot 601. Je me suis dis que quand je trouverai les pièces, je les achèterai. Ça m’est arrivé de rencontrer des Peugeot 601 : soit elles étaient belles et je ne voulais pas les désosser, soit elles étaient à la ferraille, mais toujours dans des endroits où il était difficile de démonter les pièces. De ce fait, je ne m’en suis jamais occupé. La voiture est restée comme ça pendant quarante et quelques années. Quand je me suis mis en ménage avec la mère d’Arnaud (Lagadec, ndlr), Arnaud, qui était déjà passionné par les véhicules d’avant-guerre, m’a tanné pendant plusieurs années à ce sujet.

Arnaud Lagadec : J’adore Marcel Pagnol pour toute sa poésie et sa littérature. Pour moi, cette voiture est vraiment le « Graal à faire ». J’ai toujours souhaité la restaurer et ça s’est concrétisé en 2015. J’ai racheté une Peugeot 401 pour récupérer les pièces manquantes. A l’origine, c’est un projet personnel et familial. On a réussi comme ça à regrouper toutes les pièces de la voiture pour pouvoir, le jour où on aura les finances, la restaurer.

Début 2020, vous vous avez été rejoints dans cette aventure par Nicolas Pagnol, petit-fils de Marcel Pagnol, qui a lancé les Fonds de Dotations Marcel Pagnol. Cette association a pour but de restaurer et sauvegarder le patrimoine de Marcel Pagnol, dont la voiture, dans le cadre de la création d’un Musée Marcel Pagnol.

Hubert Auran : J’ai connu Nicolas Pagnol, il y a à peu près 25 ans, dans le cadre de mon travail. J’étais loueur de véhicules de cinéma. De ce fait, on s’est rencontré sur le remake de « La Femme du boulanger » (1999) avec Roger Hanin (1925-2015) dans le rôle principal. On a commencé à discuter et je lui ai parlé de la voiture de son grand-père. Je lui ai dit que je n’en faisais rien et je lui ai demandé s’il la voulait. Il a décliné. Puis, plusieurs années plus tard, comme il a des opportunités pour créer un musée Marcel Pagnol, il m’a proposé de collaborer ensemble sur sa restauration. Nicolas Pagnol a donc lancé une opération de crowdfunding pour obtenir le financement d’une telle opération. Quand nous aurons mener à bien cette mission, la voiture ira aux Fonds de dotations Marcel Pagnol. Car, une fois cette Peugeot 601 Eclipse entièrement restaurée, elle est destinée au Musée Marcel Pagnol !

Vous êtes avant tout un passionné de la marque Peugeot. Que pouvez-vous nous dire sur ce modèle en particulier : la Peugeot 601 Eclipse ?

Hubert Auran : La Peugeot 601 était le haut de gamme de Peugeot. Certaines Peugeot 601 avaient des carrosseries spéciales faites par des carrossiers spécialisés et d’autres étaient dotées du système « Eclipse » qui n’était pas une appellation de Peugeot. Nous devons ce système à Georges Paulin, qui était dentiste de son état à Paris ainsi qu’un « styliste ». Il dessinait des carrosseries de voitures et il a déposé le brevet « Eclipse » qu’il appelait « Transformation automatique Eclipse« . Ce système ne fut pas utilisé que sur des Peugeot bien qu’il n’y eut que très peu d’exemplaires. Il y a eut des Lancia, une Panhard & Levassor, une Hotchkiss… Beaucoup de voitures ont été faites à l’unité. La Peugeot 601 Eclipse – pour ne pas dire Peugeot 601 CC – ou la Peugeot 401 Eclipse étaient des voitures au catalogue de Peugeot, mais qui avaient une carrosserie totalement différente. C’était une carrosserie de série réalisée dans leur atelier de commande spéciale à La Garenne-Colombes. En dehors de ça, il y avait des maîtres-carrossiers dont Marcel Pourtout. Comme Georges Paulin était ami avec Marcel Pourtout, ils ont réalisé cette voiture unique pour Marcel Pagnol. Ils lui ont présenté leurs plans qui ont été « validés » par Marcel Pagnol. C’est donc Georges Paulin qui a dessiné entièrement cette voiture avec le système « Eclipse ». Avec ce système innovant de toit rétractable – CC comme on dit aujourd’hui – et sa carrosserie « ponton », cette voiture était avant-gardiste ! Et pour quand même le citer parce que c’était tout à son honneur, Georges Paulin a été fusillé par les Allemands au Mont Valérien à 42 ans, car c’était un résistant.

Pouvez-vous nous en dire plus sur les caractéristiques techniques de cette Peugeot 601 Eclipse ?

Hubert Auran : La Peugeot 601 Eclipse repose sur un châssis à deux longerons avec le moteur à l’avant – un 6 cylindres à soupapes « tristement » latérales – et une transmission-pont arrière. C’est donc une propulsion. A l’époque, la majorité des véhicules était conçue de cette façon. Et après, on posait une caisse dessus, une carrosserie qui était fabriquée en général par le constructeur, mais il était possible d’acheter la voiture avec le châssis et le moteur tournant et de l’amener chez un maître-carrossier. Il n’était pas rare qu’une voiture hors série, comme cette Peugeot 601 Eclipse, arrivait à coûter deux à trois fois plus chère que la voiture de base.

Quel processus de restauration souhaitez-vous mettre en place aujourd’hui ?

Arnaud Lagadec : Tout d’abord, nous devons refaire l’ossature en bois. Nous ne pouvons rien démonter sur le modèle original, sinon nous risquons de perdre le gabarit. Le menuisier devra refaire entièrement la structure « copie-conforme » en travaillant sur un châssis similaire à côté de l’original. Quand les bois seront refaits, il les assemblera pour reconstruire l’ossature avec des renforts en fer. C’est ce qu’on appelle le travail de ferrage de la carrosserie que tous les carrossiers de l’époque savaient faire. Quand la structure est prête, on démonte l’actuelle. On faudra faire la mécanique/châssis mécanique (châssis, mécanique, freins, pneus…). Quand tout est fait, on repose l’ossature bois et elle sera amenée à un tôlier-formeur. Notre objectif est de conserver au maximum tous les éléments de carrosserie déjà existants. On y tient vraiment ! Elles seront donc sablées pour faire partir la rouille qui est la lèpre de la tôle d’acier. Il faudra alors replacer les éléments d’origine, puis compléter. Il faudra, par exemple, retrouver le galbe du capot et du toit pour que le système « Eclipse » refonctionne comme à l’époque. Tous les pièces devront être faites à la main pour reconstruire entièrement la voiture. Elle reprendra également sa couleur d’origine en deux teintes de bleue : bleue nuit en haut et bleue ciel en bas. L’intérieur sera en cuir gris, comme à l’origine. Nous avons la chance d’avoir le tableau de bord gris foncé avec son compteur Peugeot. Je pense que la peinture intérieur devait coller à la couleur du cuir qu’il y avait. En bref, tout se fera étape par étape : châssis, mécanique, tôlerie, peinture, électricité, sellerie, chrome… Nous avons déjà fait faire plusieurs devis, en complément de mon expertise en tant que restaurateur de voiture. Refaire la mécanique, les freins, le châssis sont dans mes cordes, mais la recréation de la structure et de la carrosserie demande des compétences spécifiques. C’est un métier à part. Il faut recréer beaucoup d’éléments qui ont disparu dont le capot-moteur, le toit et le coffre. Il faut savoir qu’il y a très peu d’archives. Les seules photos qui restent sont sur Internet et c’est tout. Et il y a le film (« Le Schpountz », ndlr) ! Grâce au film, j’ai pu faire toutes les captures d’écran pour avoir tous les petits détails comme les poignées intérieures afin que tout corresponde. Après, nous avons la chance d’avoir la voiture sous les yeux qui nous donne les proportions exactes, par exemple. Ce n’est pas comme une recréation de A à Z. Grâce à Jérôme Delmas, nous avons une vidéo de l’époque où on la voit rouler et où le toit rentre et sort. Nous avons pu remarquer qu’elle avait ainsi les doubles vitres à l’arrière comme certaines Bugatti. Nous remercions tous les passionnés qui nous transmettent leurs documents pour qu’on soit au plus proche de son état originel, telle qu’elle était à sa sortie d’usine. (La restauration totale de la Peugeot 601 « Eclipse » de Marcel Pagnol serait estimée à 250 000€, ndlr)

Si vous souhaitez soutenir ce projet, retrouvez la plateforme de crowdfunding des Fonds de dotation Marcel Pagnol en cliquant sur ce lien !

La suite, demain !

Article écrit par : ABSOLUTELY CARS 
Crédit Photos : ABSOLUTELY CARS & Photos d’archives

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Une réflexion sur “Interview exclusive : La Peugeot 601 Eclipse de Marcel Pagnol (1/2)

  1. bonsoir, trés beau projet, je vais faire d’ici peu un model réduit au 1/5éme plus simple je pense pour m’en faire une idée plus précise, et aussi rendre visite ce qui est prévu de rencontré Arnaud pour faire connaissance ainsi que son beau-père, et aussi donné de mon savoir a ce projet(coté sellerie) si il le veulent bien je mettrai des photos sur FB au fur et a mesure .

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