Tucker, un homme, son rêve et deux marques

L’excellent film Tucker est sorti le 12 août 1988 aux Etats-Unis et le 11 janvier 1989 en France. Même si cette production n’enflamma pas le box office, il est devenu un incontournable du cinéma d’automobile. Il relate un court moment de la vie de Preston Thomas Tucker, jeune ingénieur américain dont l’unique rêve était de devenir constructeur d’automobiles en créant la Tucker ’48. Le rôle principal fut joué par Jeff Bridges (1949-….) et ce film intense fut réalisé par Francis Ford Coppola (1939-….) connu pour les films Le Parrain et Apocalypse Now. Un script inspiré du réel, un superbe acteur et un réalisateur de génie : tout était réuni ! Mais connaissez-vous la véritable histoire derrière Tucker ? ABSOLUTELY CARS vous invite à découvrir l’envers du décor, sur les traces des marques Tucker et Franklin !

Le film biographique Tucker

Le film Tucker nous replonge en 1948 et suit le parcours de Preston Thomas Tucker qui crée alors la Tucker ’48. Le film se déroule en deux temps. La première partie est consacrée à la charge de ce chef d’entreprise, Preston Thomas Tucker. Il doit se consacrer à la Recherche et Développement de cette nouvelle voiture révolutionnaire, réunir les capitaux nécessaires pour la production d’un tel véhicule, mettre en place la ligne de production, organiser un réseau de distribution et assurer la promotion. Pour cela, il est soutenu et aidé par les membres de sa famille. Cependant, le conseil d’administration de la nouvelle société tente de l’évincer. Il doit lutter tout en gardant une attitude de leader en diffusant joie et allant auprès de ses équipes. La seconde partie est consacrée au procès intenté par la US Securities and Exchange Commission pour détournement de fonds. Le jury populaire déclare Preston Thomas Tucker « non coupable ». Cependant, cette action en justice met un terme à la marque Tucker.

Bande annonce du film Tucker de Francis Ford Coppola (1988)

Tucker, une marque révolutionnaire

Pendant l’entre-deux-guerres, Preston Thomas Tucker (1903-1956) travailla pour les autres constructeurs, notamment en tant que commercial. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il conçut un véhicule blindé et gagna sa vie en construisant des tourelles pour les avions. En 1944, il fonda la Tucker Car Corporation. Grand communicant, ses idées furent diffusées dans de nombreux magasines et revues. Il envisageait de construire la Car of Tomorrow : 6 cylindres à plat en aluminium refroidi par eau implanté en porte à faux arrière de 589 cubic inches (9,65 litres), 200ch et 610Nm à 1800tr/mn, ralenti à 100tr/mn, soupapes en tête poussées hydrauliquement, injection, transmission à convertisseur de couple à entraînement direct, 6 places, suspension à 4 roues indépendantes, freins à disques, ceintures de sécurité, zones déformables en cas de choc, arceaux de sécurité intégrés au pavillon, volant central, tableau de bord et contre-portes rembourrés, phare central asservi à la direction, pare-brise éjectable, roues en magnésium, pneus tubeless… Le tout pour 1000$ ! Bref, il faisait rêver l’Amérique !

Preston Thomas Tucker embaucha le grand designer Alexander Sarantos Tremulis (1914-1991) qui travailla en tant que concepteur dans la holding Cord Corporation à partir de 1933. Il exerça la profession de styliste en chef de 1936 à 1937 pour Auburn-CordDuesenberg. Ce dernier redéfinit les contours de la nouvelle Tucker en offrant 6 vraies places et un Cx de 0,3, en conservant de nombreux éléments de sécurité passive (suspension à 4 roues indépendantes, freins à tambours sur les 4 roues assistés hydrauliquement, zones déformables, arceaux de sécurité intégrés au pavillon, tableau de bord et contre-portes rembourrés, phare central asservi à la direction, pare-brise éjectable et glaces de sécurité).

Preston Thomas Tucker loua à l’Etat fédéral de l’Illinois une usine récente, dénommée Dodge-Chicago, qui fabriqua 18413 moteurs Wright Cyclone R-3350-57 de 2500ch entre janvier 1944 et septembre 1945 destinés aux bombardiers B-29. Dans cette usine, le 19 juin 1947, un prototype fut présenté devant 3000 personnes, le public et la presse étant présentes. Le moteur de 589Ci s’avéra bruyant et ne délivrait que 88ch pour 150ch réellement espérés. Cette magnifique voiture fut promise pour l’année-modèle 1948.

Preston Thomas Tucker acheta le vénérable motoriste de Syracuse (Etat de New York), Aircooled Motors qui fabriquait des moteurs d’avions. Son volume de production, après la Seconde Guerre mondiale, représentait 65% de la fabrication états-unienne. Les 2, 4, 6, 8 et 12 cylindres de type boxer étaient refroidis par air. Ils équipaient des avions et des hélicoptères. Cette même société se dénomma HH Franklin Manufacturing Company de 1893 à 1934. Elle fut constructeur d’automobiles entre 1902 et 1934. En 1933, alors déclarée en faillite, la compagnie fut achetée par ses salariés qui la rebaptisèrent Aircooled Motors en 1937 tout en exploitant la marque commerciale Franklin.

Preston Thomas Tucker choisit le 6 cylindres à plat dénommé Franklin O-335, mais également Franklin 6A-335 ou Franklin 6V-335. Il était monté sur des avions légers et des hélicoptères. Sa cylindrée était de 5473cm³ et son bloc moteur en aluminium. Il le fit équiper d’un refroidissement par eau. Muni d’un carburateur double-corps et d’une pompe de gavage, ce moteur délivrait 166ch à 3200tr/mn et son couple était de 505Nm à 2000tr/mn. La boîte à vitesses avait finalement 4 rapports et était équipée d’un présélecteur électrique Cord. Avec un Cx de 0,3, la vitesse maximale était de 193km/h, le 0 à 97km/h était atteint en 10 secondes. Bien entendu, le prix de vente de 1000$ était oublié. La suite, nous la connaissons. 47 automobiles furent produites lorsque l’usine fut fermée. Les 3 voitures manquantes furent fabriquées en secret, soit une production totale de 51 exemplaires si l’on compte le prototype. L’Amérique aime les héros comme Preston Thomas Tucker. Dans la réalité, il avait reçu 26 millions de dollars de la part des banquiers, des actionnaires, des distributeurs, des clients grâce aux précommandes. Il avait acheté Aircooled Motors pour 1,8 million de dollars… Ses ayant-droits revendirent, en 1961, Aircooled Motors à Aero Industries et la firme prit comme dénomination Franklin Engine Company. Grâce au film, la Tucker ‘48 est devenue une voiture mythique.

Franklin, la marque qui permit à Tucker d’exister

Franklin, ou Franklin Automobile Company, fut un très grand constructeur américain. L’usine de Syracuse fabriqua quelque 154 022 automobiles entre 1902 et 1934. Herbert H. Franklin (1866-1956) débuta sa carrière à l’âge de 19 ans en tant que rédacteur en chef pour son oncle. Il fonda la HH Franklin Manufacturing Company en 1893, une société spécialisée dans la fabrication de pièces métalliques coulées sous pression. En 1901, il finança le développement d’un moteur muni de soupapes en tête et de culbuteurs, refroidi par air, étudié et mis au point par John Wilkinson (1868-1951). En 1902, débuta la production des automobiles. Cette activité devint importante et Herbert H. Franklin fonda une seconde société en 1906 : la Franklin Automobile Company. Toutes les automobiles produites par Franklin reçurent des moteurs munis de soupapes en tête et refroidis par air, la signature de la marque. Entre 1902 et 1906, un milieu de gamme fut produit. Il était équipé d’un 4 cylindres OHV de 1767cm³ implanté transversalement, équipé d’une boîte à vitesses 2 rapports. Il disposait d’abondants empattements directement liés aux types de carrosseries proposées par le constructeur. Elles étaient constituées par de nombreux éléments en aluminium et reposaient sur des châssis en bois. En 1904, un roadster Franklin type A établit un record en parcourant sans interruption 7200km entre New York et San Francisco en moins de 33 jours. Il démontra la fiabilité d’un moteur refroidi par air. Ses pneus pleins étaient également solides : ils ne furent remplacés qu’au bout de 30000km. Entre 1906 et 1913, un nouveau et dernier milieu de gamme fut produit. Il était équipé d’un 4 cylindres OHV implanté longitudinalement permettant le montage d’une boîte à vitesses 3 rapports. Franklin entra dans le top huit des ventes états-uniennes par quatre fois : 1904 (7ème), 1905 (5ème), 1907 (7ème) et 1908 (8ème).

Entre 1904 et 1934, Franklin fabriqua des voitures haut de gamme, toutes munis d’une boîte à vitesses 3 rapports. En 1905 (pour l’année-modèle 1906), fut proposée la première voiture états-unienne équipée d’un 6 cylindres : la Franklin Type H. Cette nouvelle voiture permit l’établissement d’un nouveau record en 1906 : 15 jours et 2 heures pour parcourir la distance séparant New York de San Francisco. En 1907, la firme introduisit l’avance automatique de l’allumage, une première mondiale ! La même année, HH Franklin Manufacturing Company et sa filiale Franklin Automobile Company furent le plus grand consommateur mondial d’aluminium. En 1913, la production des automobiles équipées d’un 4 cylindre fut abandonnée. Pour l’année-modèle 1914, Franklin ne proposa plus qu’un seul châssis équipé d’un 6 cylindres, offrant un choix de six carrosseries (berline, limousine, coupé, roadster, sedan et touring). En 1921, le capot de type Renault commença sa mutation pour épouser une esthétique proche des automobiles concurrentes équipées d’un radiateur. En 1924, John Wilkinson quitta la société, car il voulait adopter le refroidissement par eau pour abaisser les prix de vente des voitures, la direction refusant cette nouvelle orientation technique pour ne pas perdre son identité et leurs fidèles clients. Entre 1924 et 1926, Franklin supervisa la fabrication des cent dernières automobiles à vapeur Stanley sous l’entité Steam Vehicle Corporation of America à Newton (Massachusetts) et à Allentown (Pennsylvanie).

Charles Augustus Lindbergh (1902-1974) voulait traverser l’océan Atlantique sans escale, entre New York et Paris. Il ne reçut le soutien que d’une société, Franklin. Il obtint une renommée internationale en devenant le premier pilote à relier New York à Paris, au cours d’un vol les 20 et 21 mai 1927, en trente-trois heures et trente minutes, à bord de son avion, le Spirit of Saint Louis. Cet aéroplane était équipé d’un 9 cylindres OHV Wright R-790 Whirlwind refroidi par air. Charles Augustus Lindbergh assura la promotion de Franklin, car les automobiles de Syracuse et son avion partageaient la même technologie. Il reçut une Franklin Airman Limited qu’il utilisa jusqu’en 1940, la donnant alors à Henry Ford pour son musée.

En 1928, les automobiles Franklin reçurent un châssis en acier et des freins à tambours sur les 4 roues à assistance hydraulique Lockheed. L’amélioration de la qualité de l’essence à la fin des années 1920 fut telle que les puissances spécifiques augmentèrent considérablement : 48ch à 2500tr/mn pour le modèle Franklin Airman Limited de 4493cm³, 60ch à 2500tr/mn pour les modèles Franklin 130/135/137 de 1929, 87ch à 2900tr/mn pour les modèles Franklin 145/147, 100ch à 3100tr/mn pour les modèles suivants avec un moteur affichant toujours la même cylindrée. Par trois fois, le seuil de 10 000 automobiles produites annuellement fut franchi : 1920 (10 552 exemplaires), 1923 (10 130), 1929 (14 432). La qualité de ces voitures était connue et reconnue dans le monde entier ce qui permit d’augmenter sa part de marché dans l’aéronautique. En 1932, des voitures reçurent le qualificatif Supercharged. Pourtant, aucune fiche technique n’accrédite le fait que des compresseurs furent montés sur les moteurs avec une augmentation de leurs puissances spécifiques.

Entre 1932 et 1934, pendant la Grande Dépression, la firme fabriqua une voiture exceptionnelle : la Franklin 17 series équipée d’un V12 de 6525cm³ muni de soupapes en tête et d’une boîte à vitesses 3 rapports. Le volume de vente global était en train de s’écrouler et cette voiture constitua un baroud d’honneur. Elle fut néanmoins assemblée à 298 exemplaires. Ce sera la dernière automobile Franklin.

Article co-écrit par : ABSOLUTELY CARS & CARDO
Crédit Photos : ABSOLUTELY CARS & Photos d’archives

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