Nous y étions, Porte de Versailles, à Paris pour le cinquantenaire de Rétromobile (édition 2026). Un anniversaire en grande pompe avec l’exposition de modèles souvent très rare. À cette occasion, un des nombreux stands a retenu notre attention, une rarissime Chenard & Walcker Aigle 20 Conduite Intérieure (Type 22 R) de 1937. Il ne s’agit pas ici d’une restauration classique, mais plutôt d’une reconstruction complète. Près de 6000 heures de travail sur cinq longues années ont été nécessaire pour arriver au bout d’un tel projet ! Absolutely Cars vous invite à découvrir ce modèle élégant et injustement oublié, soigneusement construit par une marque emblématique des années d’avant guerre.

Chenard & Walcker, une marque réputée dans l’entre-deux-guerres


Cette marque est née de la rencontre de deux hommes à la fin du 19e siècle Ernest Chenard & Henry Walcker. Dans l’histoire de la marque, nous retenons un point illustre. La première voiture à remporter les 24 heurs du Mans en 1923 est une Chenard & Walcker 3 Litres Sport.
Au début des années 1930, la marque va se retrouver en difficulté à cause de la crise boursière de 1929. Malgré une gamme très complète (voir presque trop) de voitures fabriquées avec sérieux, de nombreux modèles vont alors disparaître du catalogue. Certains mêmes auront une carrière très courte comme notre Aigle 20 (Type 22 R). Notez toutefois qu’en dépit des ventes en baisse, Chenard & Walcker sera le quatrième constructeur français pendant cette période difficile, mais sa production automobile cessera en 1940.
L’Aigle 20 (Type 22 R), les dernières vraies années de Chenard
Présentée en 1936, mais arrêtée brusquement l’année suivante, la Chenard & Walcker Aigle 20 (Type 22 R) n’aura pas eu le temps de voler longtemps. Injustement oubliée, c’était pourtant une excellente voiture, bien construite et bien pensée, même si elle était assez conservatrice sur certains aspects.




La Chenard & Walcker conduite intérieure Aigle 20 (Type 22 R) est une familiale de milieu de gamme. Elle est plus compacte que la conduite intérieure Aigle 22 de 1935, plus massive et disposant d’une troisième vitre latérale. Les différences visuelles seront plus subtiles sur l’Aigle 22 berline. Si on se fie à des catalogues d’époque, les boucliers avants et arrières, ainsi que le dessin des roues sont différents, ainsi que la plaque d’immatriculation posée en l’absence supposée d’une roue de secours sur la malle arrière et d’une arête se poursuivant derrière la vitre des places arrières. Un élégant cabriolet Aigle 20 est également disponible au catalogue.
Sous son capot, ouvrable en deux parties, la Chenard & Walcker Aigle 20 (Type 22 R) dispose d’un moteur quatre cylindres de 2178 cm3 à soupape en tête. Assez coupleux, il développe 54 chevaux à 3000 tours/minute (12CV fiscaux). Il est associé à une boîte 4 vitesses, pour une vitesse de pointe de 120 km/h. L’Aigle 20 est une propulsion et pèse un peu plus de 1,2 tonnes (à cause de son ossature en frêne dissimulée sous la carrosserie).
La configuration de notre Chenard & Walcker Aigle 20 est soignée. Plus aérodynamique, elle offre beaucoup de galbes ce qui contribue à son élégance globale. À sa sortie, la voiture était disponible avec plusieurs coloris, le rouge, le noir, le bleu, ou le vert par exemple. On notera un joint passepoilé extérieur de couleur beige identique à la teinte claire de la sellerie intérieure.
L’habitacle reprend par touche subtile les couleurs de la carrosserie avec notamment l’intégration élégante de passepoil bordeaux. La sellerie beige est particulièrement confortable. Concernant les détails, on notera un joli plafonnier en verre, ainsi qu’un décor façon bois peint à la main sur une plaque en métal sur le tableau de bord, idée reprise sur les célèbres Facel Vega.
Aujourd’hui trouver une Chenard & Walcker Aigle 20 (Type 22 R) relève de l’exploit, mais trouver un exemplaire d’Aigle 20 (Type 22 R) dans un état exceptionnel et roulante est une chose absolument unique ! Il est temps de découvrir histoire d’une belle aventure humaine et mécanique, avec Loïc et Francis de Challenge Restauration.





Paroles de collectionneurs : Chenard & Walcker Aigle 20 (Type 22 R) « un vol de courte durée »
Comment est né ce projet de restauration ?
Loïc : j’ai acheté cette voiture peu avant de prendre ma retraite, après qu’un voisin m’en ait parlé d’une stockée quelque part. Dans mon village, mon père me racontait qu’il y avait un instituteur qui en rénovait une, et un boucher aussi. Lorsque ces personnes nous parlaient de cette voiture, ils avaient tout dit. C’était le summum de la voiture. Quand les gens avaient une Chenard, c’était quelque chose. Des voitures un peu avant-gardiste avec une très bonne tenue de route. C’était aussi la seule marque à proposer 4 vitesses et qui était équipé en 12 volts.

Quel fut le processus de restauration sachant que vous avez travaillé 6000 heures dessus ?
Francis : c’est plus que de la restauration, c’est de la reconstruction. La voiture a été entièrement démontée pièce par pièce. Elles ont toutes été traitées les unes après les autres après cette opération. Loïc étant garagiste, tôlier et carrossier, il s’est occupé de la partie mécanique, de la tôlerie, de la peinture et de la finition. Quant à moi, je lui suis venu en aide pour faire la partie bois. L’ossature bois de la voiture, nous l’avons entièrement reconstruit, car la base était complètement pourrie. À ce stade, où la cellule a été reconstruite en bois et la tôlerie remise dessus, on s’est posé la question de la sellerie intérieure. Vu l’investissement initial, on n’avait pas trop envie de la confier à un sellier, alors on s’est dit qu’on allait le faire nous-même. Pour cela, j’ai fait un stage d’initiation à la sellerie de 5 jours. C’était une formation très rapide et efficace.



Quel type de bois a été utilisé pour reconstruire l’ossature de la Chenard ?
Francis : essentiellement du frêne, parce qu’à l’époque, toutes les voitures étaient fabriquées avec du frêne, car c’est un bois qui est très solide et relativement souple. Il se prête très bien à ce genre de construction.
Quel est le processus pour assembler l’acier avec l’ossature bois ?
Loïc : la carrosserie avait été coupée afin de pouvoir tout enlever. Par la suite, elle a été entièrement sablée. Puis la tôle a été clouée sur le bois et les morceaux d’acier ont été soudés entre eux aux chalumeaux pour la plupart. Une fois ces soudures terminées, cela a été recouvert avec de la soudure étain pour limiter l’épaisseur de mastic, parce qu’à l’époque, il n’y avait pas de mastic, alors j’ai voulu faire un peu pareil. L’étain a été poncé à la râpe, puis j’ai terminé avec quelques petites finitions au mastic très légères, avec le peu de fond plat qu’il me restait.


Concernant le moule, comment avez-vous fait pour reproduire les mêmes caractéristiques ?


Loïc : une majorité des anciennes tôles a resservi. Quant aux morceaux manquants, je les ais reformés. Francis ayant fait un stage en sellerie, j’ai fait un stage en formation de tôlier formeur pendant une semaine.
Francis : il a appris vite aussi ! À partir d’une feuille plate de métal, arriver à faire des pliures, c’était un nouveau défi.
Est-ce que vous avez des anecdotes au sujet de cette longue restauration ? Des moments difficiles ou des surprises ?
Francis : tous les jours, il y avait des surprises, nous sommes allés de surprise en surprise.
Loïc : on a été confronté à tout un tas de problèmes qu’il a fallu résoudre au fur et à mesure. Mais par exemple, le caoutchouc des pédales n’existait plus et il a fallu refaire le sigle de la marque, un aigle, qui était marqué dessus. Pour retrouver ces caoutchoucs, c’était impossible. Alors on les a refabriqués. On a fait appel à ma nièce qui est dessinatrice et qui a fait l’École des Beaux-Arts. Avec son beau coup de crayon, je lui ai redonné l’ancien caoutchouc des pédales et je lui ai dit de bien compter le nombre de plumes précisément avec le bon négatif et dans le bon sens. Elle a fait modéliser son dessin avec un de ses copains qui nous a fait un moule en trois dimensions. Dans ce moule, on a placé la pédale avec sa tôle, l’ancien caoutchouc ayant disparu. On a coulé du caoutchouc liquide et on l’a laissé polymérisé. On a démoulé et ça donne la forme que vous pouvez voir dans la voiture. Le dessin est dans le bon sens et avec le nombre exact de plume. Admirez le résultat !

Avez-vous demandé de l’aide dans des clubs ?
Pas spécialement, on a tout fait par nous-même. C’était très empirique. Tout le monde nous suit dans cette aventure, les amis, la famille, et même le village.
La Chenard & Walcker de Loïc et Francis, c’est un peu l’épopée locale. Avez-vous d’autres anecdotes et pouvez-vous nous parler du ressenti des gens face à votre projet et la voiture ?

Hier, par exemple, nous avions des Japonais qui sont venus, pour faire un article qui va apparaître dans la presse japonaise. Cette année, par exemple, les visiteurs de Rétromobile réagissent de manière enchantée et très positive. « Quel magnifique projet », « C’est une œuvre d’art », etc. Ils sont aussi très étonnés qu’on soit arrivé à un tel résultat. Ce qui est très parlant, ce sont les photos accrochées derrière la voiture. Sans les photos, notre présentation ne serait rien du tout. Les gens passent dix minutes, un quart d’heure à regarder attentivement les photos. Il y a des gens qui viennent pour la troisième fois, afin de suivre les différentes étapes de reconstruction. Ils étaient venus en 2024 pour l’ossature bois, ils étaient venus en 2025 pour la moitié carrosserie, moitié bois et ils sont venus cette année. Ils trouvent le résultat surprenant par rapport à l’état d’origine.
Est-ce que vous pouvez nous décrire les sensations de conduite sur un véhicule d’avant-guerre ?
Francis : c’est très compliqué de répondre, car les quelques kilomètres que j’ai faits, il n’y avait pas de siège, on était assis sur un bidon et il n’y avait pas de pare-brise. On habite à quatre kilomètres l’un de l’autre. Selon ce que l’on faisait sur la voiture, on l’amenait chez l’un ou chez l’autre. Comme elle a été roulante très tôt, lorsque on la déplaçait au début, il n’y avait que la structure en bois. Inutile de vous dire que quand on croisait quelqu’un (rires). Mais apparemment, elles avaient une excellente tenue de route avec 4 amortisseurs Houdaille. La devise du fabricant par ailleurs était « L’amortisseur Houdaille nivelle la route ! » (rires) Pareillement, on a les a refaits complètement et il fonctionne à l’huile de ricin avec un fond de verre d’huile par amortisseur.


Est-ce que vous avez rencontré des gens qui vous on dit, »Dans ma famille, nous avions une Chenard » ? Est-ce qu’il y en a qui connaissent la marque ou en ont des souvenirs ?

Oui, bien sûr, nous avons eu par exemple le petit-neveu de Chenard & Walcker qui est passé la première année. Il nous a dit « Oh, vous êtes en train de restaurer une Chenard. Figurez-vous que je suis de la famille Chenard. Quand j’étais petit au repas de famille, je n’entendais parler que d’automobiles ! » (rires). Aujourd’hui, nous avons beaucoup de visiteurs qui possédaient des Chenard. Des étrangers notamment, des Anglais et même un Irlandais.
Savez-vous combien d’exemplaires, ils restent de ce modèle en particulier ?
C’est la seule et unique avec la structure en bois, à notre connaissance, c’est la seule qui est en état de rouler, en état concours. On a beau se renseigner, le Club Chenard, ils n’en connaissent pas. Les gens que l’on rencontre qui ont des Chenard, ils n’ont pas ce modèle-là et n’en connaissent pas autour d’eux. Alors nous pensons que c’est la seule qui ait été refabriquée et qui est prête à rouler.
Que reste-t-il à faire ?
Le sol dans un premier temps, ensuite l’habillage de chaque côté sous le tableau de bord. L’étanchéité de la toiture, la partie électrique (faisceaux),. Sinon elle peut rouler.
Est-ce que l’on connaît des équipements à ce modèle spécifiquement ou bien de Chenard & Walcker ?
Loïc : Oui, il y a une roue libre (pour l’économie d’essence et des consommables). Il fallait être un peu courageux… C’est-à-dire, vous êtes en troisième et vous restez en troisième et vous tirez la petite manette qui est à gauche et vous descendez en roue libre, ça débraye la boîte au niveau de la transmission et vous partez en roue libre comme sur un vélo.
Comment qualifiez-vous cette voiture en trois mots ?
Traditionnelle, mais innovante et belle. Lorsque que l’on regarde les baguettes sur le côté du capot, cela donne un effet de vitesse, elle est très esthétique !

Un grand bravo pour cette épatante reconstruction et le travail accompli !
Article écrit par : Gwenvaël Mottas pour ABSOLUTELY CARS
Crédit Photos : ABSOLUTELY CARS, Gwenvaël Mottas & Challenge Restauration
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