Interview automobile : La Citroën Rosalie Speedster, la renaissance d’une voiture oubliée (1/2)

Dans les méandres du temps, de nombreuses voitures anciennes uniques et prototypes disparaissent, fantômes du passé dont les seules traces sont conservées soigneusement dans les archives. Certaines tombent dans l’oubli. D’autres ressuscitent grâce au travail titanesque de passionnés. L’une d’entre elles nous a subjugué, car c’est une Citroën Rosalie Speedster signée par Jean Clément Daninos, alors responsable de l’Atelier des « Carrosseries Spéciales » chez CitroënABSOLUTELY CARS est partie à la rencontre de son unique réplique, imaginée et conçue en 5000h sur 6 ans par un collectionneur « concepteur-artisan » ayant travaillé la majorité de sa carrière, chez Citroën, à l’usine de Balard. La beauté de la ligne et le degré de précision de cette Rosalie unique au monde vous séduira aussitôt.

Le début de cette aventure commence avec la Citroën Rosalie

La Citroën Rosalie est l’un des modèles de série les plus emblématiques de la saga aux chevrons ! Avec elle, Citroën acquiert ses lettres de noblesse et sa place de constructeur français incontournable. Présentée au Salon de l’automobile de Paris en 1932, elle était alors appelée Citroën 8/10/15, en relation avec ses chevaux fiscaux. A l’instar de la Citroën Traction « Avant », son surnom lui a été donné par le public. Remplaçant les Citroën C4 et Citroën C6, ultime propulsion de la marque, elle est équipée de freins à câbles sur les 4 roues assistés , d’une boîte à vitesses trois rapports avec les deux derniers rapports synchronisés et d’une carrosserie totalement en acier. A cela, nous devons ajouter son moteur flottant extrêmement fiable : un 4 cylindres de 8CV ou de 10CV ou bien un 6 cylindres de 15CV. Certaines versions sont dites « légères » à l’image des 10L et 15L.

Appuyés par une forte communication comme André Citroën en avait le secret, tous les feux étaient au vert pour que la Citroën Rosalie soit un succès commercial. Hélas, les ventes ne suffissent pas à désendetter l’entreprise qui ne s’était toujours pas remise de la crise économique de 1929, ni de la toute nouvelle usine construite en 6 mois au Quai de Javel. Pour augmenter les ventes, Citroën la déclinera, dès 1933, en « Demi-luxe » pour l’entrée de gamme ainsi qu’en plusieurs versions (berline, coupé, cabriolet, coupé et utilitaire/camionnette) pour une couverture maximale du marché.

Dès 1932, Yacco va mettre en place un programme sportif dont l’objectif est de battre le maximum de records de vitesse afin de dynamiser les ventes. Cette année-là, une Citroën Rosalie II C6G 6 cylindres réalisa le record mondial de distance et de vitesse dans sa catégorie, soit 136 083 kilomètres à 104 km /h de moyenne. Mais l’histoire retiendra un autre record, celui de Citroën 8CV « Petite Rosalie », en 1933 : 300 000 km sans interruption durant 134 jours sur l’anneau du Circuit de Linas-Montlhéry à 93km/h de moyenne !

En 1934, avec la reprise de Citroën par Michelin, la Citroën Rosalie est modernisée par Flaminio Bertoni qui en retravaille le design avant, la carrosserie, la dote de nouveaux pare-chocs, d’une nouvelle calandre et surtout de roues avant indépendantes ! La Citroën Rosalie B était née. Adoptant le 4 cylindres de la Citroën Traction Avant, en 1935, munis de soupapes en tête, la Citroën Rosalie se dénomma alors Citroën Rosalie 7UA et Citroën Rosalie 11UA, ses moteurs étant donc, en fait, des 9 et 11 CV fiscaux. Avec l’arrivée de la Citroën Traction, elle fut principalement vendue comme utilitaire, marché très lucratif pour Citroën, et aux clients non convaincus par la Traction. Sa production s’arrêtera, en 1938, après 6 ans de carrière et 38 840 exemplaires.

La Citroën Rosalie Speedster de Jean Daninos, un projet qui entre dans l’histoire

La Citroën Rosalie de Jean Daninos, l’oubliée de la marque aux chevrons

Jean Clément Daninos entre en 1928, à l’âge de 22 ans, chez Citroën. Il est particulièrement connu pour avoir dessiné les cabriolets Traction Avant dits « roadster » et les coupés dénommés « faux-cabriolets ». Moins connu du grand public, il s’exerça au métier de designer à travers sa propre réalisation : une voiture personnelle basée sur une Citroën Rosalie 15 de 1933. Le modèle était un élégant cabriolet deux places au capot long, à l’habitable compact et au design dynamique. Hélas de ce modèle, disparu dans des conditions encore non élucidées, ne subsiste plus que quelques photos précieusement gardés par la marque Citroën et le club « L’Amicale Facel Vega ».

Ce prototype aurait pu être perdu à jamais sans l’intervention d’un passionné : Alain Lassalle. Alors technicien au Laboratoire d’Essais chez Citroën, il tomba sur des photos de cet exemplaire jusqu’alors inconnu. Cette Citroën Rosalie non identifiée, radicalement différente de l’originale, fut attribuée à Jean Clément Daninos par sa ligne effilée et majestueuse. Littéralement amoureux de ce modèle, cet ingénieur à la retraite, fort d’une longue carrière automobile au développement de prototypes chez Citroën, Matra Automobiles et D3 (installé à Courbevoie dans les anciens ateliers Delage), décida de recréer cette Citroën Rosalie Speedster quasiment à l’identique. Un challenge relevé haut la main grâce à ses compétences de designer, carrossier et mécanicien qui lui ont permis de faire renaître cet exemplaire, tel un phœnix, de ses cendres !

La renaissance de la Citroën Rosalie Speedster de Jean Daninos : un projet audacieux

Le secret « restauration » d’Alain Lassalle : un long travail de recherche

C’est en 2012 que commence cet ambitieux projet : celui de reproduire le plus fidèlement possible la Citroën Rosalie Speedster de Jean Clément Daninos ! Il faut noter que ce n’était pas son premier projet, ayant déjà restauré, par le passé, une Renault Monastella de 1929, une Jaguar MKII de 1963 ainsi que reconstruit un autre modèle oublié, la Simca-Fiat Berlinette « Le Mans » de 1939 !

Ainsi, à l’aide de seulement trois photos en position 3/4 seulement, il s’est lancé dans une aventure aussi démesurée qu’historique ! Ses recherches dans les archives Citroën au Conservatoire Citroën d’Aulnay-sous-Bois et au Musée de l’Aventure Peugeot à Sochaux lui ont permis de retrouver de nombreux renseignements sur cette voiture oubliée, complétées par les références fournies par L’Amicale Facel Vega. Sur ces bases, il commença à dessiner une maquette la plus représentative possible. Un travail extraordinaire, car il faut savoir que l’arrière de la voiture n’est pas visible sur les clichés et qu’aucun document ne fait mention d’aucun schéma détaillé des extrémités !

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Une fois les plans terminés, soutenu par les clubs automobiles: Club Citroen France Citroën C4/C6, le Conservatoire Citroën et Citroën Héritage, Alain Lassalle concrétisa son chef d’oeuvre ! Cela commença par l’achat de l’épave d’une Citroën Rosalie 15A « Camionnette » dont il récupéra le châssis. Il le compléta avec un moteur 6 cylindres de Citroën Rosalie ainsi que de nombreuses pièces annexes.

En parallèle, notre artisan-constructeur écuma les casses à la recherche de tôle et ferrailles qu’il retravaillera afin de les mettre au bon gabarit.

Il faut savoir que cette Citroën Rosalie Speedster prit forme directement chez lui, dans un garage de seulement 25m2 dont la largeur est de 2,90m ! Pour palier au manque place, elle sera construite en latéral, d’abord, le droit, puis le gauche !

La première étape pour reconstruire une voiture ancienne : réaliser la carrosserie et l’habitacle

Ce projet ne pouvait se réaliser sans un important travail de tôlerie/carrosserie. Et le challenge était presque herculéen. Sur la base des photographies, Alain Lassalle a réglé chaque élément afin de rapprocher le plus possible du modèle original. Cette partie très technique s’est faite avec collaboration de Franck Boête de l’Atelier de carrosserie-peinture du même nom. Cet orfèvre de la soudure va l’accompagner dans son travail de carrosserie pour tout ce qui est soudure et assemblage de tôlerie et lui faire bénéficier de toute son expertise.

Ce travail sera complété par l’apport de pièces chromées, essentielles pour toute voiture ancienne, en provenance du fabricant Renel, spécialiste en pièces vintage. Elle fut habillée des pare-chocs avant et arrière de la Citroën Rosalie 15 Grand Luxe, de la calandre et des phares Marchal Aerolux de 240mm – identiques à ceux des Hotchkiss, Delahaye et Delage des années 1930 – et de roues à flancs blancs.

Une malle arrière indépendante, entièrement originale fut installée à l’arrière de la voiture. Travaillée pour qu’elle puisse s’inscrire dans le design global, elle possède le même système d’ouverture que le capot de la Citroën DS, évitant ainsi tout frottement entre la malle et la carrosserie à chaque ouverture. Elle est couplée avec un porte-bagage de Citroën Rosalie 15 où trône le fameux logo de l’époque ! Mais le must du must reste la capote sur mesure en toile issue d’une MG TG et ses arceaux transformés qui rend à ce cabriolet toute son élégance d’antan !

L’esthétique d’une voiture passe aussi par son intérieur et celui de la Citroën Rosalie Speedster est remarquable. L’habitacle est digne du standing des grandes limousines de l’époque. La position de conduite est similaire à celle de voitures des années 1930, avec un volant proche du conducteur. Le tableau de bord est épuré, mixte entre la Citroën Rosalie et la Citroën C4. Nous y retrouvons jauge d’essence, indicateur d’huile, compteur de vitesse… Le voyant de température d’eau se trouve sur le bouchon de radiateur, comme les Rosalie de cette époque. Petite coquetterie : une montre signée Jaeger-Lecoutre incrustée dans le rétroviseur central. Le seul élément qui ne respecte pas l’habitacle originel est la banquette arrière à deux places au lieu d’une en travers.

La seconde étape pour reconstruire une voiture ancienne : se plonger dans sa mécanique

La première chose qu’on souhaite regarder chez une voiture, c’est bien sa mécanique ! Cette Citroën Rosalie 15 Speedster cache, sous son capot, un moteur 6 cylindres d’origine Citroën couplé à une boîte mécanique 3 rapports et boosté à 3,4L par un kit « Bernard Lyon » de 1938 avec soupapes culbutées. Sa puissance est évaluée à 80ch, contre 55ch pour le moteur d’origine. Pour optimiser le rapport poids/puissance, un carburateur Zenith Stromberg, initialement présent sur les « poids lourds » Dodge et Citroën, a été ajouté.

Mais à combien peut-elle rouler ? Personne ne le sait, même pas son créateur. Quand nous l’avons rencontré, il n’avait fait que quelques kilomètres avec. Si nous tenons compte de la vitesse moyenne de l’époque et de son rapport/puissance, cette Citroën Rosalie 15 Speedster pourrait facilement franchir la barre de 90 km/h.

Bref, cette réplique de la Citroën Rosalie 15 « Speedster » 1933 est une pure merveille, fruit de 6 ans de dur labeur et près de 5000h de travail acharné ! Ce joyaux pointe désormais le bout de son nez au cœur des plus grands rassemblements et salons (Centenaire Citroën à la Ferté-Vidame, Salon Automédon 2019, le Salon Epoqu’auto 2019…).

Pour vous, nous avons interviewé son propriétaire et concepteur, Alain Lassalle ! Alors rendez-vous demain pour la suite de cet article !

La suite, demain !

Article écrit par : ABSOLUTELY CARS
Crédit Photos : ABSOLUTELY CARS & Alain Lassalle – Auto Rêves Voisins

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