Focus sur : La Jaguar XJ220, la fin d’une ère

Quand quelqu’un vous parle du cercle très fermé des supercars, peu de personnes pensent au premier abord au constructeur britannique Jaguar. Pourtant, la marque au félin a développé et commercialisé l’une des plus mythiques sportives des années 1990 : la Jaguar XJ220 ! D’une rare élégance et d’une sportivité racée, elle sera à la fois la voiture la plus rapide et l’une des voitures les plus chères de son époque ! Assurément, la belle anglaise figure aux premières places du panthéon des œuvres automobiles du siècle dernier, de par son style sublime, sa rareté, son moteur surpuissant et son inaccessibilité. Ainsi, à l’occasion des 24 Heures du Mans 2022 et des 30 ans de la Jaguar XJ220ABSOLUTELY CARS vous propose de découvrir cette voiture hors normes, ultime supercar de série 100% Jaguar !

Retour sur la genèse de la Jaguar XJ220 : un projet orienté compétition

L’histoire de la Jaguar XJ220 débute dans les années 1980. Tout commença lorsque Tom Walkinshaw, pilote de course britannique et propriétaire d’écurie, se rapprocha de Jaguar afin d’inscrire la Jaguar XJS au Championnat d’Europe des voitures de tourisme de 1981 dans le cadre d’un partenariat. Cette association connut un franc succès puisqu’elle permit de remporter cette compétition en 1983, Jaguar offrant un support d’usine. Plusieurs voitures, dénommées Jaguar XJR, furent alors développées, toutes équipées d’un V12. Le sommet de cette coopération fut atteint en 1988 avec une victoire aux 24 Heures du Mans 1988 grâce à la Jaguar XJR-9 de l’écurie Tom Walkinshaw Racing (TWR). Toutefois, l’idylle fut abrégée par les nouvelles règlementations limitant le ravitaillement en carburant pendant les courses. Le V12 Jaguar disparut alors au profil d’un moteur V64V Austin Rover dont Tom Walkinshaw avait acheté le brevet. De son côté, la direction de Coventry essaya de trouver une solution. Le projet fut confié à l’ingénieur Jim Randle afin d’imaginer la future voiture qui gagnerai Le Mans. Un modèle en carton à l’échelle 1:4, pouvant potentiellement appartenir au Groupe B, fut fabriqué. Repris par le studio de design Jaguar, deux maquettes, l’une designée par Malcolm Sayer et l’autre par Keith Helfet, furent réalisées. Hélas, le projet n’obtint pas le soutien de Jaguar.

Jim Randle lança alors, dans le plus grand secret, un groupe informel d’employés, se réunissant les soirs et les week-ends : le « Saturday Club » ! Leur but était de développer une vision plus moderne des voitures de courses des années 1950 et 1960 qui avaient fait les grandes heures de Jaguar dans les courses d’endurance. Reprenant des travaux d’ingénierie entrepris par Jaguar, ils travaillèrent particulièrement la maniabilité et l’aérodynamisme de cette future automobile tout en prenant en compte les réglementations de la FIA et du gouvernement britannique. Le châssis-carrosserie en aluminium fut réalisé par Park Sheet Metal qui le dota de portes à ciseaux à commande électrique et d’un capot-moteur transparent. L’intérieur fut muni d’une sellerie cuir Connolly, de parebrises chauffants à l’avant et à l’arrière, de vitres électriques, de la climatisation, de sièges chauffants réglables électriquement et d’un lecteur CD Alpine. Côté mécanique, cette supercar fut équipée d’un moteur V12 6.2 en position centrale arrière de 500ch, doté de 48 soupapes et d’un double arbre à cames en tête. Il était associé à une transmission intégrale avec ses 4 roues motrices conçue par Tony Rolt. Ainsi armé, il était prévu que ce concept-car atteigne les 220mph (soit 350 km/h). Il prit alors tout naturellement le nom de « Jaguar XJ220« .

Découvrant le concept-car, le constructeur britannique Jaguar fut très enthousiaste et décida immédiatement de l’exposer lors du British International Motor Show de Birmingham 1988, une semaine plus tard. Cette année-là, la Jaguar XJ220 fut l’incontournable de ce salon, incitant Jaguar à la mettre en production ! Toutefois, cette annonce fut retardée… En effet, le 02 novembre 1989, un séisme projeta une onde de choc sur la planète automobile : le constructeur Jaguar, fleuron de la couronne britannique, venait d’être vendu. Pour un montant astronomique de 2,5 milliards de dollars, le Groupe Ford venait de s’en porter acquéreur à travers une OPA (Offre Publique d’Achat), refermant tout un pan de l’histoire automobile anglosaxonne. Les Britanniques eurent alors le cœur en berne, malgré les avantages financiers qu’offrait une telle absorption. D’un côté, cet acte permettait à Ford de s’implanter durablement en Europe, notamment sur le segment « premium, tandis que de l’autre, Jaguar pourrait bénéficier d’un accès privilégié aux réseaux de distribution outre-Atlantiques. Soucieux de son image et sachant le projet viable, Ford communiqua alors la mise en série de la Jaguar XJ220, faisant de cette supercar le symbole de la continuité de l’excellence britannique ! Le succès ne se fit pas attendre : malgré un prix de base de 290 000£ (soit 340 000€), près de 1400 bons de commandes furent réalisées suite à cette annonce !

La Jaguar XJ220, la plus rapide voiture de son époque

Pour des raisons techniques, la Jaguar XJ220 ne fut pas développée en interne, mais par l’une des filiales de Tom Walkinshaw. La version en série connut de nombreuses modifications par rapport au concept-car. Si la viabilité d’une telle commercialisation avait été étudiée avant de le rachat de Jaguar par Ford, ce fut Ford qui la valida. Pour mener à bien cette réalisation, Ford plaça Mike Moreton, qui était précédemment chez Ford Motorsport, à la tête de ce projet. Les mots d’ordre furent légèreté et performance, deux critères qui n’étaient pas totalement acquis avec le concept-car. En effet, ce dernier était trop lourd pour obtenir les 220mph promis.

Des changements furent donc effectués pour alléger la voiture et gagner en rapport poids/puissance. Le gabarit de la voiture fut alors rétréci pour atteindre 4,93m en longueur (contre 5,13m), 2,01m en largeur (contre 2,22m), 1,15m en hauteur (contre 1,10m) et 2,64m en empattement (contre 2,84m). Confiée à Keith Helfet et Nick Hull, la carrosserie monocoque fut gardée en aluminium, utilisant le procédé en nid d’abeille dénommé « Aluminium Structured Vehicle Technology » (ASVT) qui offre légèreté, résistance et rigidité à la voiture, auquel se joint un arceau de sécurité en acier laminé. Les portes à ciseaux furent abandonnés. Des prises d’air plus importantes furent dessinées pour alimenter les deux refroidisseurs intermédiaires du moteur, notamment entre les portes et les roues arrières. Elle fut dotée, entre autres, d’un spoiler plus prononcé et d’un soubassement plat. L’aérodynamisme fut également affiné pour obtenir un Cx de 0.36, faisant de la Jaguar XJ220 l’une des premières voitures de route à utiliser intentionnellement le flux d’air sous la carrosserie et l’effet venturi pour générer une force d’appui !

L’intérieur de la Jaguar XJ220 fut également retravaillé. Stricte 2 places, elle est le parfait miroir du standing « Jaguar » de cette époque, à savoir le luxe, le confort et les innovations. Pour mieux l’apprécier, il faut pénétrer dans le cockpit et s’asseoir dans les sièges baquets garnis de cuir pleine fleur. Le tableau de bord est inhabituellement incurvé, montant jusque sur la porte conducteur. Si l’ensemble des indicateurs est en face du pilote, nous retrouvons les quatre jauges analogiques, dont l’horloge et le voltmètre, sur la gauche du conducteur. Globalement, l’accès aux différents instruments est facile et pratique. Le volant Nardi donne plus qu’envie de démarrer la bête et d’exploiter ses capacités. Parmi les équipements, nous retrouvons le vitrage teinté de vert, les vitres électriques, les rétroviseurs chauffants à réglage électrique et la climatisation. La Jaguar XJ220 possède deux coffres de petite dimension : un derrière les fauteuils et un au-dessus de la partie arrière du moteur.

Côté technique, la transmission intégrale fut retirée, la Jaguar XJ220 devenant une « simple » propulsion. Sa particularité est de posséder un différentiel à glissement limité à couplage visqueux pour améliorer la traction. Le V12 fut également abandonné, à cause de son poids et des nouvelles restrictions en termes d’émissions. Il fut remplacé par un V6 Jaguar/TWR JV6 3,5 injection bi-turbo de 549ch, dont la base était un V6 MG Metro 6R4 qui fut retravaillé par Allan Scott et Mike Moreton. Bien que moins noble que le V12 Jaguar, ce moteur a toutefois fait ses preuves en courses sur les Jaguar XJR-10 et Jaguar XJR-11. Le bloc-cylindres est en aluminium tout comme les culasses tandis que les bielles et le vilebrequin sont en acier. Sur la Jaguar XJ220, il est accouplé à une boîte manuelle 5 rapports à double embrayage. Le couple dépasse 640Nm et transmet la puissance aux seuls roues arrières. Le poids total du véhicule atteint 1370kg sur la balance (au lieu des 1560kg d’origine). Le 0-100km/h est avalé en 3.6 secondes pour une vitesse de pointe de 214mph (soit 344 km/h) avec catalyseur et de 217mph (soit 349 km/h) sans catalyseur. Si ces performances font de la Jaguar XJ220 la voiture la plus rapide au monde à son époque, elle n’atteindra jamais les 220mph prévus initialement par Jaguar.

Après l’élaboration de deux prototypes et d’une dizaine de véhicules en pré-série, la voiture finale fut dévoilée au Salon de l’Automobile de Tokyo, en octobre 1991, avant d’entrer définitivement en production en juin 1992. Néanmoins, cette version drastiquement revisitée du concept-car ne fut pas au goût de tout le monde et une partie des précommandes ne sera pas confirmée. Il faut dire que les modifications apportées ont fait exploser le prix de la Jaguar XJ220 qui se situait entre 400 000£ et 470 000£, faisant d’elle l’une des voitures les plus chères de son époque ! Certains clients de Jaguar finirent par mettre la firme en procès pour non-respect des clauses du contrat, sans succès. Les difficultés s’accumulent alors, accélérées par la chute du marché des supercars à cause de la Guerre du Golf. Pire encore, elle est concurrencée en interne par la Jaguar XJR15, qui est dotée du fameux V12 Jaguar ! Au final, sur les 350 voitures initialement prévues, la Jaguar XJ220 ne sera produite qu’entre 275 et 281 unités (selon les sources). Sa production fut arrêtée en 1994, après seulement deux ans de carrière. A noter que certains exemplaires restèrent chez Jaguar jusqu’en 1997. Ils seront remisés à perte pour 127 550£, laissant un arrière goût amer chez Jaguar qui ne retentera plus l’aventure « supercar ». Cela n’empêche pas que la Jaguar XJ220 fait définitivement partie des plus beaux chef d’œuvre automobile du XXème siècle !

La Jaguar XJ220 et les 24 Heures du Mans

En 1993, Tom Walkinshaw décida de transformer la Jaguar XJ220 en voiture de courses pour participer aux courses FISA GT. Cette version « course » est présentée à l’Autosport International 1993 sous le nom de Jaguar XJ220-C. Elle est alors équipée d’un moteur Jaguar V6 3.5L bi-turbo. Développée en trois exemplaires, elle fait ses premières dents à Silverstone, lors du BRDC National Sports GT Challenge, pilotée par le britannique Winston « Win » Percy, alors sous les couleurs Tom Walkinshaw Racing (TWR). Elles seront toutes les trois engagées aux 24 Heures du Mans 1993, dans la toute nouvelle catégorie GT. Toutefois, cette 61ème édition de la course mancelle ne sera pas favorable à la marque au félin. En effet, deux d’entre elles (la n°51 conduite par Armin Hahne, Win Percy et David Leslit et la n°52 conduite par Paul Belmondo, Jay Cochran et Andreas Fuchs) doivent abandonner suite à des problèmes moteur. La dernière, portant le n°50, sera la seule à passer la ligne d’arrivée avec à son volant les pilotes John Nielsen, David Brabham et David Coulthard. Battant Porsche de deux tours et grande gagnante dans sa catégorie, le résultat est plus que satisfaisant ! Hélas, la joie ne fut que de courte durée : la Jaguar XJ220-C n°50 est exclue du classement d’une manière controversée pour cause d’absence de catalyseur – pièce obligatoire selon le règlement. Cette déconvenue n’empêchera pas TWR à concevoir une série limitée de 6 unités homologuées pour la route, tirées de la version compétition, connue sous le nom de Jaguar XJ220S. Quelques modifications sont apportées : un poids réduit à 1 tonne, la mise en place d’une carrosserie en polymère renforcée de fibre de carbone, un intérieur typé course en kevlar, un moteur revisité poussé à 690ch pour un couple de 712Nm et la mise en place d’un échappement en titane pour « magnifier » la sonorité.

En 1995, quatre Jaguar XJ220 seront inscrites aux 24 Heures du Mans dont deux appartenant à l’écurie PC Automotive et deux autres appartenant à l’écurie Chamberlain Engineering. Aucune des deux équipes n’avait le soutien de Jaguar ou de TWR. Au final, seules celles de la première écurie participèrent réellement à l’épreuve mancelle. La Jaguar XJ220-C n°57, conduite par Richard Piper, Tiff Needell et James Weaver, maintint une quatrième place au provisoire durant une bonne partie de la course avant qu’une panne moteur durant la nuit met fin à leur aventure. Conduite par Bernard Thuner, Olindo Iaccobelli et Win Percy, la Jaguar XJ220-C n°58, quant à elle, dut abandonner suite à une sortie de route. Avec elles, se terminait l’histoire de la Jaguar XJ220 et des 24 Heures du Mans.

Article écrit par : ABSOLUTELY CARS
Crédit Photos : ABSOLUTELY CARS & Photos d’Archives

Cet article vous a plu ? Retrouvez un autre article à lire ici : La Ford GT, l’expression ultime de la sportivité


Laisser un commentaire